Description de l'image

Pour Charlotte Delbo,

témoigner c’était dire

ce qui hantait sa mémoire

 

par François Veilhan


 

Le premier texte que j’ai lu de Charlotte était  La sentence. Elle m’avait dédicacé le mince volume lors d’un dîner à la maison. La couverture figurait un nœud coulant, une large boucle puis la tombée de la corde, un nœud qui attend une tête, rouge et noir sur fond blanc. « La sentence ». au dos, on précisait que la pièce répondait au procès de Burgos, à côté d’une photo de Charlotte. Chemise en toile ouverte à la naissance du cou, un cou tendu, un visage découpé, étiré par une chevelure noire, libre, exprimant tout entier une parole à venir, formée en même temps que l’inspiration qu’elle soulève dans la poitrine, et, en noir et blanc, des yeux noirs où quelque chose s’était solidifié, quelque chose comme un effroi, nous tenant éloignés d’eux et les séparant de la perception immédiate que l’on a du visage.

Charlotte m’avait demandé de réfléchir à une musique pour une représentation de la pièce. Je lisais ainsi en suivant la toile que tissent les répliques des personnages, qui frémit, s’agrandit autour d’eux à leur insu, se tend de l’un à l’autre. Les yeux verts de Charlotte étaient là, matin glacé sur les eaux d’un fleuve ; mères, sœurs, amantes – un seul personnage peut-être, multiple – tentaient d’apprivoiser le temps de l’attente rendue palpable, incorporée aux phrases, écran où se plaquaient les silhouettes, résonnaient les mots, où s’évide, s’articule la pièce. C’était déjà l’absence des hommes retirés au monde, assassinés, celle de leurs mains, leur corps, de leur mort aussi, au creux de vies acheminées, perpétuées, desséchées, ossifiées. Des mots gravés, et par ces mots le silence d’années.

Photo Eric Schwab, DR

Un beau jour, quelques années après son retour des camps, elle avait acheté une gare désaffectée.

Des nuits et des jours de vibrations, de stations sur des voies perdues. En janvier, le froid s’accroît à mesure que s’allonge le voyage. Des projecteurs, des ordres criés en allemand, des uniformes, des chiens. Une gare. Les colonnes aveuglées.

Elle avait trouvé cette petite gare, en avait fait une maison de campagne. Avant les repas on commençait à converser dans la salle d’attente autour d’un verre de Listel gris, Charlotte tirait sur sa cigarette, répartissait les braises qui lui donnaient chaud. Elle cuisinait au feu de bois. Au milieu de la cuisine, le plateau de marbre d’une table en fer forgé peint en vert accueillait les paniers au retour du marché. Les plafonds tapissés de boiseries s’arrondissaient dans les chambres. Le rez-de-chaussée ouvrait ses portes-fenêtres, d’un côté, sur l’herbe et les graviers du quai – la voie en contrebas, que Charlotte avait plantée d’arbustes, de fleurs, s’enfonçait bientôt dans d’épais feuillages ; les anciens W-C « hommes-dames » abritaient les branches mortes ramassées pour la cheminée, sur la façade de la salle d’attente, la lampe extérieure réglementaire éclairait encore l’écriteau en émail bleu et blanc : Breteau. De l’autre côté, on apercevait au bout de l’aire, d’immenses tilleuls déployés en deux rangées parallèles, pareilles à celles qui reliaient l’arrière de la maison au couvert du bois où pénétrait le sentier de l’étang de Blaineau. On ne peut parler de Charlotte sans citer les noms des lieux et des personnes.

 

Elle revenait de Kalavrita, en Grèce, me racontait au téléphone une cérémonie annuelle de commémoration du ? décembre 43, à laquelle elle avait assisté. Le cortège avait gravi les marches jusqu’au sommet de la colline, puis une jeune fille, s’en détachant, énonce les mille trois cents noms des mille trois cents hommes exécutés par la Gestapo. Les fils avaient été capturés avec les pères ; les noms de famille répétés trois, quatre fois de suite, accompagnés d’un prénom différent, s’égrenaient dans le silence de l’auditoire, frappant Charlotte, tels les phrases arrêtées d’un poème. Moi, je repensais au début de l’Iliade.

 

Puis j’ai lu sa trilogie « Auschwitz et après ». Aucun de nous ne reviendra et Une connaissance inutile d’abord ;

Là, ce n’est pas le récit linéaire qui s’est imposé à Charlotte pour témoigner, car pour elle, témoigner c’était dire ce qui hantait sa mémoire. Un récit reconstruit, organisé par un déroulement fluide ne pouvait traduire des sentiments, des sensations – ou leur perte --, inséparables en elle d’un temps qu’ils avaient immobilisé. Le déroulement continu de phrases enchaînées aux événements survenus, dire une vérité imprimée par segments. Les hésitantes avancées sont jetées sur la page comme des tentatives d’approcher une réalité sensible, d’en nettoyer les empreintes, et rythment le cheminement de sa prose, de poèmes isolés, coupants et nus. Jamais ses courts récits ne prétendent décrire, dépeindre ; ils nomment… restituent en autant de séquences des visages, des paroles, le partage, l’enfermement dans la soif, le froid, l’attente, se heurtent aux limites des mots, nous apprennent le sens différent que ceux-ci revêtaient là-bas. Dans une langue qui se ravine, se sculpte avec les doutes qu’elle charrie, bat le temps de cet ailleurs à la cadence d’êtres qui s’épuisent et s’acharnent ; Charlotte a risqué cette beauté en érosion pour que nous écoutions ce que nous ne pouvons croire.

Rarement envisagés dans leur parcours intégral, mais au seul moment où elles ont tendu une phrasa, ou leur bras pour que l’autre se repose, ne s’écroule pas encore dans la neige ni ne s’accuse d’absorber l’énergie offerte afin que se raidissent les liens, c’est ainsi qu’elles resteront en nous, ces femmes qui traversent les livres de Charlotte.

Mesure de nos jours… Devant nous ses personnages. Ses rescapés revenus au monde quotidien. Ils portent des souffrances ensevelies intactes, leurs camarades perdus, tandis que se fige leur vie que rien ne semble distinguer de la nôtre. L’une évoque un présent insaisissable, où n’évolue qu’un double d’elle-même ; l’autre se raconte aujourd’hui et se revoit petite fille, du jour où ses parents l’ont confiée à une paysanne du Poitou avant de disparaître : par le ton, par ses phrases nous parvient une douceur inaltérée. Comme Mado, Ida n’existe plus que par la force de sa parole… elle est entrée dans l’illusion, naît à ce livre où la vérité s’affronte désormais au réel.

 

Je me rappelle le propos d’Antonin Artaud : « La peste établie dans une cité (…) c’est alors que le théâtre s’installe ». Il ne me quittait plus en lisant « Kalavrita des mille Antigone ». Après la tuerie, s’étalait un temps autre dont plus rien ne meurtrirait l’enveloppe. Les gestes enchaînés des femmes qui ensevelissent, enfouissaient aussi sous leur douceur les images qui seules nous eussent donné à voir, devenaient rythme.

 

Il y a la lumière particulière des marais d’Auschwitz dans Spectres mes compagnons, pur éclairage où viennent se succéder les figures de l’imaginaire que l’auteur partage avec nous ; les voix de la pièce Qui rapportera ces paroles s’entrechoquent, recueillies parmi la foule rassemblée, défaite.

 

Sur le silence de la nappe, ces pages de La mémoire et les jours, achevées depuis peu. Nous lisions. Les couleurs de l’appartement jouaient contre la soie grise des rideaux à demi tirés : dehors c’était encore, suspendue sans fin à cet entre-deux heures, la lumière indifférente du jour restant. Bientôt les taches électriques de la rue commenceraient à se déplacer sur le velours de la nuit déposée, le soir tombé que Charlotte attendait chaque fois comme une délivrance.

 François Veilhan (1996)





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« Cette façon d’écrire après Auschwitz est unique »

par Annette Wieviorka

 

 

" Ce qui frappe d’abord, c’est le caractère unique de cette façon d'écrire  après Auschwitz.

Charlotte Delbo n’est pas - et de très loin-  la seule à avoir témoigné. Ce  n’est pas la seule écrivaine ou écrivain, à avoir témoigné en donnant à leur témoignage un caractère littéraire, je pense par exemple à Primo Levi, ou à La Nuit   d’Elie Wiesel. Mais c'est la seule à avoir écrit en ne suivant le modèle que l'on trouve dans tous les témoignages,  quelle que soit leur qualité d’écriture, c'est-à-dire à s'écarter de ce que j’appellerai le témoignage type ; c’est le témoignage bâti comme celui de Primo Levi dans Si c’est un homme.  Il  respecte toujours une chronologie :  l’arrestation, le voyage, l’arrivée au camp, et comprend un certain nombre de scènes de la vie du camp où on retrouve la question du froid, la question de la faim, la question du travail, des thèmes que l’on retrouve aussi chez Charlotte Delbo, mais travaillés tout à fait différemment et enfin la libération. Généralement, le témoignage s'arrête au moment où le camp est libéré ou au moment où celui qui a survécu retrouve le sol français. Beaucoup de témoignages ont été écrits dès le retour, parfois  dans la période où les gens restent en Pologne quelques mois, ou encore quand ils sont soignés dans les sanatoriums ou en maison de repos. Les survivants ont été nombreux à souhaiter coucher leur témoignage sur le papier et qui l'ont fait selon le  plan que je viens d’expliquer.

Si l'on regarde les témoignages ultérieurs c'est à dire ceux que vous avez peut-être entendu, ceux qui été enregistrés sous forme de vidéo, ou ceux que donnent les survivants dans les écoles,  ils respectent aussi à peu près ce schéma avec une modification : ils donnent de l'importance  à la vie avant-c'est à dire quelle sorte de famille, quelle sorte d'existence ils ont eu avant la déportation et évoque parfois ce que fut leur vie après leur retour.

L'autre particularité du témoignage de Charlotte Delbo c'est qu'il n'est pas , et on l'entend vraiment très bien dans les textes qui ont été dits,  à la première personne, même si de temps à autre sous forme de dialogue on retrouve le "Je".

C'est d'emblée un témoignage  collectif.  Charlotte Delbo parle au nom de ses compagnes, ses compagnes qui n'ont pas survécu, comme ses compagnes qui,  comme elles ont pu rentrer.

C'est très probablement parce qu'il y a une particularité de ce convoi, celui du 24 Janvier 1943,  auquel elle a consacré un ouvrage en racontant l'histoire du Convoi, mais surtout en essayant de retrouver la vie de chacune de ses compagnes, de chacune de ces 230 femmes qui ont fait partie de ce convoi du 24 Janvier.

C'est un convoi différent des autres, puisque c'est le seul convoi de femmes  été arrêtées pour la majorité d'entre elles parce qu’elles étaient résistantes, ce qui le cas de Charlotte Delbo. Elles avaient été en grand nombre résistantes dans des organisations communistes et souvent  étaient communistes. Ce convoi comporte les grands noms du Parti Communiste Français, des femmes comme Danièle Casanova, l'héroïne communiste par excellence dont le parti a fait sorte de Jeanne d'Arc. Un grand nombre de lieux et de rues des municipalités communistes porte le nom de Danièle Casanova.

Danièle Casanova qui aurait pu survivre  parce qu'elle était dentiste, qu'elle était affectée à ce qu'on appelait à Auschwitz, le "Revier", les mots n'ont pas d'équivalent -infirmerie-hôpital- et qui est décédée très vite du typhus. Les lignes que Charlotte Delbo a écrite sur la mort de Danièle Casanova, sur son corps qui n'avait pas été abimé, sur la fleur qui a été déposée près d’elle, sont aussi très bouleversantes.

Marie-Claude Vaillant Couturier, qui elle, a survécu,  a été le grand témoin de ce convoi puisque c'est elle qui a été appelé pour témoigner de ce qu'avait été Auschwitz au procès international de Nuremberg. Mais il y a aussi d'autres noms, celles de militantes qui sont aussi de jeunes veuves puisque leurs maris ont été fusillés. C'est le cas de Maï Politzer, qui était la femme du philosophe  Georges Politzer.

Ces femmes se connaissaient pour partie d'avant la déportation. Elles avaient parfois milité ensemble. Elles avaient  avaient connu avant la déportation les prisons en France et qu'elles avaient été rassemblées à Romainville, puis pour certaines d’entre elles  à Compiègne.

Pourquoi ce convoi a-t-il été envoyé à Auschwitz? Charlotte Delbo s'interroge, et on n’en sait toujours rien.  Auschwitz n'a pas été la destination des convois de résistantes, la destination de ces convois a été le camp de femmes de Ravensbrück où d'ailleurs, un certain nombre d'entre elles, dont Charlotte Delbo,  ont été transférées après Auschwitz.

La seconde particularité de ce convoi c'est que la mortalité a été brutale, une mortalité due pour l'essentiel, pratiquement pour toutes ces femmes à la maladie du typhus, ou aux coups, mais que ces femmes n'étaient pas destinées comme celles que décrit Charlotte Delbo à être gazées. Toutes sont donc entrées dans le camp,   avec les mêmes procédures d'entrée que dans les camps de concentration comme Ravensbrück, ou Buchenwald, c'est à dire notamment en passant par l'anthropométrie, elles ont donc été photographiées, et on dispose pour ces femmes des photos anthropométriques qui ont été faites à Auschwitz.

Ces femmes  ont été très solidaires, et elles ont réussi à l'intérieur du camp à avoir des positions qui leur ont permis de survivre,  Charlotte Delbo et une partie de ses compagnes, et très probablement grâce à l'organisation communiste qui existait dans le camp, ont été affectées à un petit commando - ce qu'on appelle commando c'est une unité de travail qui dépend du camp et qui peut se trouver à l'intérieur du camp, ou  à l'extérieur du camp, celui de Raïsko du nom du hameau , à trois  kilomètres à peu près du camp d'Auschwitz. C'était tout à la fois un lieu où l'on cultivait pour la SS des légumes et des fleurs, et  un laboratoire de recherche d'agronomie, pour essayer de mettre sur pied  une sorte de latex , une plante qui pourrait donner du caoutchouc, car un des grands problèmes de l'Allemagne était son manque de matière première et la recherche perpétuelle de ce qu'on appelle en Allemand et le mot  est passé en Français "des ersatz". C'est d'ailleurs autour du caoutchouc qu'a été construite à Monowicz l'usine à laquelle Primo Levi a été affecté qui s’appelle la Buna, la Buna c’est tout simplement caoutchouc en Allemand.

Dans ce commando la vie était incomparablement moins mortelle qu'elle ne l’était à Birkenau et c'est ce séjour qui a permis à Charlotte Delbo et à un certain nombre de ses compagnes de survivre.

 

L'ouvrage de Charlotte Delbo le Convoi du 24 Janvier 43  est un travail considérable comporte deux  particularités qui en font une pionnière.

D'abord l'idée d'étudier un convoi - désormais un certain nombre d'apprentis historiens dans le cadre de leur master étudient à leur tour tel convoi; l'autre particularité est que, chez Charlotte Delbo, l'imagination du retour est présente à l'intérieur des textes qui concernent le camp, mais, aussi dans chacune des notices consacrées à ses compagnes qui évoquent aussi ce qui s'est passée pour elle quand elles sont revenues. C'est une interrogation extrêmement précoce, et le troisième volume  de la trilogie Mesure de nos jours  ne parle que de cette question du retour avec une honnêteté exemplaire, puisque les portraits qu'elle fait de ces femmes sont très différents - certaines d'entre elles sont inchangées après le séjour à Auschwitz et reprennent le cours d'une vie comme si le camp avait été en fait une parenthèse, alors que pour d'autres le séjour à Auschwitz a changé radicalement leur existence.

Ce qui me semble être aussi une particularité très importante de l'œuvre de Charlotte Delbo, c'est la façon dont elle parle de ce qui s'est passé pour les juifs et ce dès l'ouverture de sa trilogie. Ce sont les textes que vous avez choisis et je crois que on peine ensuite à dire avec des mots ordinaires ce qu'elle dit de façon tellement éloquente et avec une telle économie de mots. Ce dont elle parle, c'est ce dont elle même a été témoin. A  la différence de tant d'autres , elle n'est pas seulement le témoin d'elle même, elle ne raconte pas seulement son histoire, elle raconte  l'histoire des autres.

A l'heure actuelle les témoins racontent ce qu'on a envie qu'ils racontent. Quand ils sont interrogés par des journalistes ou par des lycéens, ils sont interrogés sur ce qu'ils ont vécu. On pousse les témoins à ne parler que d'eux mêmes, que de ce qu'ils ont vécu, que de la façon dont ils ont survécu, et quand on connait bien certains des  témoins qui témoignent aujourd'hui, on voit à quel point, comment, à partir du moment où ils ont donné un premier témoignage où leurs compagnes, leurs compagnons étaient très présents, ils en viennent à ne parler que d'eux. Non parce qu'ils sont centrés sur eux-mêmes, mais parce qu'on leur demande. On leur demande leur "ressenti" - un mot que je trouve affreux, qui est apparu il y quelques années et dont l'usage s'est généralisé. De la même façon qu'on va demander à ceux qui les écoutent ou à ceux qui font une visite à  Auschwitz...leur.. "ressenti"

Ce n'est pas comme ça que Charlotte Delbo témoigne, et elle témoigne de ce qu'a été le sort des juifs dont elle a été le témoin. C’est quelque chose qui est tout à fait exceptionnel. »

                                                        

Rencontre avec l’historienne, dans le cadre de Travaux publics, à la suite d’une représentation de : « Rue de l’arrivée rue du départ » de Charlotte Delbo, le 2 Avril 2011

CDR de Hte Normandie/Théâtre des deux rives de Rouen