Louis Jouvet

1887-1951

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Il y a deux Louis Jouvet : l'homme de théâtre, un des plus importants animateurs de compagnie et metteurs en scène du siècle ; et la vedette de cinéma — malgré lui, pourrait-on dire — dont une quarantaine de films conservent pour la postérité la silhouette dégingandée, le visage en lame de couteau et la diction unique.





Louis Jouvet dans Entrée des artistes, Marc Allégret

Louis Jouvet (1887-1951) dans le film de Marc Allégret Entrée des artistes (1938), où l'interprétation du professeur Lambertin par le célèbre acteur et metteur en scène de théâtre français semble, par son aspect proprement documentaire, parler autant pour lui que pour son personnage.



"Le théâtre ça ne s'apprend pas, ça ne s'explique pas non plus ; ça se vit."

Jouvet vivra très tôt sa passion, bien qu'il ait obtenu son diplôme de pharmacien. Après avoir quitté sa Bretagne natale, il fait à Paris ses débuts d'interprète, en 1907, dans une société d'amateurs, le groupe d'Action d'art. Sa rencontre avec Jacques Copeau, qui l'engage comme régisseur (et comédien) au théâtre du Vieux-Colombier, en 1913, sera déterminante. Dix ans plus tard, Jouvet signe sa première mise en scène, à la Comédie des Champs-Élysées : Knock de Jules Romains. Jouvet a trente-six ans et le personnage du célèbre docteur ("Est-ce que ça vous gratouille ou est-ce que ça vous chatouille ?") le suivra pendant vingt-sept années !

En 1927 a lieu une rencontre qui va illuminer la carrière de Jouvet : celle de Jean Giraudoux, dont il monte Siegfried en 1928. L'univers du poète trouve dans les mises en scène et les interprétations de Jouvet et de sa compagnie (constituée en 1924) son prolongement et une correspondance idéale : TessaÉlectreLa guerre de Troie n'aura pas lieuAmphitryon 38,OndineIntermezzoSodome et GomorrheL'Apollon de Bellac et La Folle de Chaillot seront autant d'événements, sur la scène de l'Athénée. Mais Jouvet monte aussi Marcel Achard (Jean de la LuneDomino), Jean Sarment (Léopold le Bien-Aimé), Corneille (L'Illusion comique), Molière (L'École des femmesTartuffe et Dom Juan), et même Jean Genet (Les Bonnes) et Jean-Paul Sartre (Le Diable et le Bon Dieu), tout en assurant ses cours au Conservatoire, dès 1934. En revanche, il refusera à deux reprises de devenir administrateur de la Comédie-Française, saisi sans doute par l'inquiétude de ne pas y rester "seul maître à bord". Sa vision du théâtre est simple, en apparence : "Mettre en scène, c'est servir l'auteur, l'assister par une totale, une aveugle dévotion qui fait aimer son œuvre sans réserve. En résumé, la mise en scène est un tour de main, un tour de l'esprit, et du cœur, un comportement de la sensibilité, où doit entrer tout ce qu'il y a d'humain. Pas plus, ni moins."

Cet effacement devant l'œuvre fera de Louis Jouvet un des metteurs en scène qui ont marqué leur temps. Bien des courants théâtraux se réclament de son influence, jusqu'à l'Actor's Studio, dont le fondateur, Lee Strasberg, voit en Jouvet le premier metteur en scène "à avoir fait de l'acteur une force créative".


 

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Entrée des artistes, de Marc Allégret (1938)

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Hôtel du Nord, de Marcel Carné (1938)

 

 

Interprète, metteur en scène, directeur de troupe, mais aussi conférencier, essayiste (Témoignages sur le théâtreLe Comédien désincarnéRéflexions sur le comédien), Louis Jouvet est venu tard au cinéma. Sa carrière cinématographique débute avec Topaze de Louis Gasnier (1932) d'après Pagnol. Ces débuts le plongeront dans un malaise qui se prolongera jusqu'au bout de sa vie. Jouvet et le cinéma ont entretenu vingt-neuf ans de rapports équivoques, ponctués cependant de réussites incontestables et de triomphes personnels. Mais comme le clamait Jouvet : "Le cinéma est seulement un mode d'exécution dramatique où l'acteur peut utiliser ses talents mais non pas les découvrir ou les nourrir." Sur la quarantaine de films qui font de lui une vedette, dès Topaze et Knock (1933), on compte un bon nombre d'œuvres de qualité, comme La Kermesse héroïque de Jacques Feyder (1935), où Jouvet incarne un chapelain haut en couleur, et Les Bas-Fonds de Jean Renoir (1936) où il campe un baron inoubliable. Cocasse par son humour à froid dans Drôle de drame de Marcel Carné (1937), Jouvet atteint une popularité immense, avec Arletty, dans Hôtel du Nord (1938) du même réalisateur, où leurs personnages de second plan volent la vedette au couple formé par Annabella et Jean-Pierre Aumont. On va désormais au cinéma voir Jouvet jouer "du Jouvet", que ce soit chez G. W. Pabst (Du haut en bas, 1933 ;Mademoiselle Docteur, 1937 ; Le Drame de Shanghaï, 1938), Pierre Chenal (L'Alibi, 1937 ;La Maison du Maltais, 1939) ou Julien Duvivier (Un carnet de bal, 1937 ; La Fin du jour et La Charrette fantôme, 1939). Après quatre ans d'exil en Amérique du Sud, Louis Jouvet retrouvera les studios avec Un revenant (1946) de Christian-Jaque, mais, à part une seconde version de Knock (1951) dont il supervise la réalisation, dans la dizaine de films qu'il tourne jusqu'à sa mort, seuls Quai des Orfèvres (1947) de H. G. Clouzot et Lady Paname (1949), mis en scène par Henri Jeanson, qui lui écrivit tant de dialogues savoureux, laisseront un souvenir. Pour un acteur qui avait abordé le cinéma à l'âge de quarante-six ans, c'est un beau palmarès.

 

Robert de LAROCHE