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"Graver dans la pierre

le nom et les valeurs de Charlotte Delbo"

Le 8 mars 2016, à l'initiative de l'assocaition ds Amis de Charlotte Delbo, la mairie de Paris et la mairie du Vème arrondissement ont rendu hommage à l'écrivaine en apposant une plaque en son honneur, sur la façade du 33 rue Lacépède, l'immeuble dans lequel elle vécut 25 ans.


Evocation de Charlotte Delbo,

Par Claude Alice Peyrottes, présidente d'honneur de l'association des Amis de Charlotte Delbo


 « Chacun témoigne avec ses armes ...je considère le langage de la poésie comme le plus efficace- car il remue le lecteur au plus secret de lui-même et le plus dangereux pour les ennemis qu’il combat. » Ces propos sont extraits d’un entretien paru dans « Le Monde » du 20 Juin 1974, avec son ami l’écrivain François Bott, qu'elle avait désigné comme « son lecteur », et qui est aujourd'hui parmi nous.

Evoquer la vie de Charlotte Delbo, c'est évoquer la vie d'une femme à la personnalité et au destin extraordinaire. Tous ceux qui ont eu la chance de la fréquenter, de la connaître, évoquent son allure altière, son élégance, son intelligence, son sens de l'humour et ses réparties « piquantes », sa générosité envers sa famille et ses amis, son sens profond de l'amitié qu'elle leur prouvait, dans les moments les plus difficiles, mais aussi sa pudeur quant à ses sentiments les plus intimes, ses moments de solitude face aux cauchemars qui l'assaillaient, ses angoisses à la tombée du jour et cette attention particulière qu'elle savait porter aux plus jeunes de ses connaissances.

Evoquer la vie et l'oeuvre de Charlotte Delbo c'est évoquer la vie d'une femme engagée dans les luttes de son temps, d'un écrivain, d'une écrivaine au destin exceptionnel.

Charlotte Delbo est née à Vigneux-sur-Seine dans l'Essonne. Issue d'un milieu modeste, de parents immigrés italiens. Elle est l'aînée de quatre enfants.

Après une scolarité à l'école publique de Vigneux, elle suit une formation de sténo- dactylo bilingue en anglais.

Cette formation jouera un rôle très important dans sa future vie professionnelle.

C'est à l'âge de 17 ans qu'elle trouve son premier emploi à Paris comme secrétaire d'une entreprise d'import/export située au cœur des beaux quartiers.

Dès lors Charlotte Delbo passe l'essentiel de son temps à Paris, et c'est à Paris qu'elle fera les rencontres qui marqueront de façon décisive sa vie. Henri Lefebvre, Georges Dudach et Louis Jouvet.

Très jeune, en 1932, elle adhère et milite au mouvement des jeunesses communistes.

C'est dans le quartier latin qu'elle fait par hasard la connaissance de Henri Lefebvre qui n'est pas encore devenu le sociologue et philosophe de renom. Dans un de ses Curriculum Vitae datant des années 60, elle écrit :

« Je n'ai pas fait d'études officielles, et aucun diplôme n'atteste de mes connaissances. Cependant j'ai fait de la philosophie avec Henri Lefebvre de 1932 à 1934. »

C'est à Paris, toujours, qu'elle rencontre en 1934 « son amoureux du mois de mai », Georges Dudach, avec qui elle se marie en 1936 dans le 3eme arrondissement. Elle a 23 ans il en 22. Comme elle, il est issu d'un milieu modeste.Tous les deux partagent le même engagement, ils ont le même appétit de culture, la même indignation devant l'injustice, la même ambition, se battre pour changer lemonde, « vivre des moments de bonheur » .

Georges Dudach qui a de nombreuses responsabilités au sein du Parti communiste devient rédacteur en chef de la revue Les Cahiers de la Jeunesse dirigée par Paul Nizan.

Charlotte Delbo participe aux pages culturelles, fait des comptes rendus sur des livres, écrit des articles dans la rubrique théâtrale. C'est à l'occasion d'un article sur le théâtre pour cette revue qu'elle rencontre Louis Jouvet au théâtre de l'Athénée en 1937. Deux jours après cette rencontre, Jouvet la convoque

A la relecture de son article, avant sa publication, il lui dit :

« Ça me plaît bien ce que vous avez écrit, je retrouve mon souffle, mes idées, ça me plaît à ce point que je vais vous demander d’être ma secrétaire. »

Cette rencontre sera décisive, à plus d’un titre, pour Charlotte Delbo, mais aussi pour Louis Jouvet qui trouve en elle une secrétaire, une assistante remarquable pouvant rendre compte au plus près des idées, du mouvement de la pensée, et du souffle du « patron » qu’elle appelait « Monsieur Jouvet » Ainsi pendant 4 ans elle prend en note les cours de Louis Jouvet au Conservatoire d'Art Dramatique....

C’est donc grâce à ses compétences professionnelles, mais aussi à sa capacité d’écoute, son sens aigu de l’observation, sa vivacité intellectuelle, son goût pour la littérature, le théâtre et les conversations qu’elle aimait partager avec lui, que nous pouvons lire aujourd’hui encore, les cours du Conservatoire de Louis Jouvet, qu’elle prenait en sténo, puis retranscrivait et qu’il n’a jamais retouchés.

En 1941, Charlotte Delbo suit la troupe de l’Athénée, dans sa tournée en Amérique du Sud.

En Septembre de la même année, elle décide de les quitter malgré l’insistance de Louis Jouvet pour qu’elle n’en fasse rien. Elle rejoint à Paris son époux Georges Dudach engagé dans la résistance intérieure. Vivant tout deux dans la clandestinité, « dans le brouillard » ils sont arrêtés ensemble à leur domicile parisien le 2 Mars 1942, par les brigades spéciales de la Police Française. Interrogés séparément , Georges Dudach sera torturé, puis emprisonné à la prison du Cherche Midi, Charlotte Delbo à la prison de la Santé.

A l’aube du 23 Mai 1942, ils sont autorisés à se revoir une dernière fois dans une cellule de la prison de la Santé.

Dans une de ses pièces de théâtre « Les hommes », Charlotte se met en scène sous le nom de Françoise, évoquant sa vie avec Georges sous le nom de Paul, elle écrit :« Paul disait que sacrifice n'est pas gaspillage puisqu'il est nécessaire, puisque sans le sacrifice de quelques uns- quelques uns ? Des milliers-il n'y aurait d'avenir pour personne. » Georges Dudach est fusillé le jour même au Mont-Valérien en même temps que ses camarades Georges Politzer, Jacques Solomon, Jean-Claude Bauer, Claude Gaulué, et André Pican. Il a 29 ans. Tous « Morts pour la France ».

En Août 1942, elle est transférée au Fort de Romainville où elle fait la connaissance

 

de celles qui partageront sa case et formeront avec elle un groupe solidaire à Birkenau : Viva, Yvonne Blech,Yvonne Picard, Lulu, Cécile, Carmen, puis Madeleine Doiret, Poupette...

Le 24 Janvier 1943, il y a 73 ans 230 femmes, en majorité des combattantes de la Résistance, quittent Compiègne dans des wagons à bestiaux verrouillés pour une destination inconnue d'elles.

Le 27 Janvier 1943 ce convoi dit des 31000, arrive à Auschwitz–Birkenau, après 3 jours et 3 nuits de train.

Sur les 230 femmes de ce convoi, 49 sont revenues après 27 mois de déportation, dont Charlotte Delbo, et parmi elles, Marie-Claude Vaillant-Couturier, témoin historique au procès de Nuremberg, Madeleine Jegouzo, Marie-Elisa Nordman...

Quelques mois après son retour des camps en Juin 1945, alors qu'elle se trouve dans une maison de repos en Suisse à Mont-sur-Lausanne, elle écrit sur un cahier d’écolier , d’un trait, le livre qu’elle avait conçu dans sa tête, lorsqu’elle était à Auschwitz, et dont elle connaissait le titre « Aucun de nous ne reviendra », un vers d’Apollinaire, témoignage poignant de ce que fut l’inconcevable réalité de l’expérience concentrationnaire, et un hommage bouleversant à la mémoire de ses camarades, des victimes de la Shoah, de tous ceux qui ne sont pas revenus.

Ainsi Charlotte a tenu sa promesse. Ecrire, pour avant tout « donner à voir ».

Voici ce que dit l'historienne Annette Wieviorka à propos de son oeuvre-témoignage.:

« Ce qui frappe d’abord, c’est le fait que cette façon d’écrire après Auschwitz est unique(...) C'est d'emblée un témoignage qui est collectif, où Charlotte Delbo parle au nom de ses compagnes, ses compagnes qui n'ont pas survécu, comme ses compagnes qui, comme elle, ont pu rentrer. (...) Ce qui me semble être aussi une particularité très importante de l'œuvre de Charlotte Delbo, c'est la façon dont elle parle de ce qui s'est passé pour les juifs et ce, dès l'ouverture de sa trilogie(...) elle ne raconte pas son histoire, elle raconte l'histoire des autres. Charlotte Delbo témoigne, et elle témoigne de ce qu'a été le sort des juifs dont elle a été le témoin. C’est quelque chose qui est tout à fait exceptionnel. »

Dès lors, elle n'aura de cesse d’écrire, poèmes, essais, nouvelles, pièces de théâtre. L’essentiel de son œuvre littéraire sera d'abord publié aux Editions de Minuit et chez Berg International.

A son retour de la maison de repos en Suisse, Charlotte Delbo travaille quelque temps encore au théâtre de l'Athénée et dès novembre 1947, elle postule et obtient de travailler à l'ONU à Genève. Elle a 34 ans. Elle restera 12 ans en Suisse, durant lesquels, malgré son éloignement et ses nombreux voyages professionnels à l'étranger, elle revient régulièrement à Vigneux voir sa mère et à Paris : « Tu sais je n'ai rien raté » dira-t-elle à son amie Ida Grinspan, évoquant les événements culturels, spectacles, expositions, concerts, opéras...

Voici ce que Françoise dit dans la pièce « Les hommes » , évoquant sa vie à Paris avec Paul, c'est-à-dire Georges :

 

« La raison aide-t -elle à vivre? C'est par le cœur qu'on vit, non par la raison. Nous décidons toujours en fonction du raisonnable et le cœur ne le supporte pas. Et que fallait-il donc faire ? Rester à l'abri, attendre...Ni Paul ni moi ne le pouvions. Comment rester muet, rester indifférent, quand on tue, quand on torture, quand on anéantit tout ce qui fait corps avec nous : les amis, la vie elle même, et la ville que nous aimions, défigurée par eux, réduite au silence. Que nous nous sommes promenés dans la ville, Paul et moi, à bavarder, à parler sans fin ; la ville nous appartenait toute avec les rues qui nous étaient familières et celles que nous découvrions ; les affiches, les cafés, les boutiques, les endroits où nous nous étions donné rendez-vous. Nous entassions des souvenirs (...) souvent pendant ces promenades, j'essayais de nous voir vieillis, devenus vieux, et je me disais : c'est joli un vieux couple. »

En 1957, Charlotte fait l'acquisition de cet appartement rue Lacépède. En 1960, elle se réinstalle définitivement à Paris. Paris c'est la ville de sa jeunesse, de ses combats, de sa vie avec Georges.Elle retrouve Henri Lefebvre et devient son assistante, d'abord à l'université de Strasbourg, puis à Nanterre. Charlotte Delbo termine sa carrière professionnelle en 1978 au CNRS.

Elle continuera tout au long de sa vie à s'engager personnellement, essentiellement par l'écriture. « Je n'écris pas pour écrire. Je me sers de la littérature comme d'une arme car la menace m'apparaît trop grande. »

Charlotte Delbo disait écrire pour les générations futures.En 1972, Lors d'une conférence à New York, à l'ouverture du cours de littérature française de Rosette Lamont, voici ce que dit Charlotte Delbo :

« Pourquoi j'ai écrit sur Auschwitz ? Pour porter à la connaissance, pour porter à la conscience. L'événement- l'histoire-n'entrent dans la mémoire de l'humanité que s'ils sont portés à la connaissance, c'est-à-dire à la conscience. Porter à la conscience, c'est porter au langage. Porter au langage ne signifie pas simplement:mettre en écrit. Porter au langage, cela veut dire se servir du langage, des mots que savent les autres, pour leur communiquer émotion, sentiment, expérience vécue-ou imaginée-vérité.Le langage est porté par l'émotion, par la force du sentiment. S'il n'est pas chargé de ce contenu, de cette richesse, le langage n'est plus langage. Il est verbiage. Le langage est plein, inépuisable. C'est pourquoi les grandes œuvres trouvent un écho chez ceux qui les lisent des siècles plus tard ; c'est pourquoi les grands œuvres nous parlent encore et portent encore une vérité inépuisable. »

Dans ses œuvres on ne trouve pas de haine, pas de ressentiment, et malgré les terribles épreuves qu'elle a vécues elle gardera confiance en l'Autre, son semblable, en son humanité comme en témoignent ses paroles dans un entretien avec Jacques Chancel dans son émission Radioscopie de 1974 :

Jacques Chancel : - Vous aviez quel âge à Auschwitz ?

 

Charlotte Delbo : - 25 ans

- C'était la jeunesse 

- La jeunesse oui... 

- 27 mois gâchés

- Non c'est pas gâché, non c'est pas gâché puisque je suis revenue, ce que j'ai appris là...mais personne, personne ne l'apprendra, j'ai payé cher, mais c'est quelque chose qui n'a pas de prix...j'ai appris le...j'ai vu le courage, j'ai vu la bonté, j'ai vu la générosité, j'ai vu ce que les autres ont fait pour moi, celles qui m'ont portée, celles qui m'ont aidée, celles qui m'ont donné à boire quand j'avais soif, celles qui se sont privées de leur pain pour obtenir un verre de boisson pour moi alors que je mourais de soif, alors vous savez, ça donne en même temps une très grande confiance dans son semblable.

Charlotte Delbo est décédée le 2 Mars 1985 à l'âge de 72 ans.

Au nom de l'association Les Amis de Charlotte Delbo et de son président Yves Jegouzo, nous remercions la Ville de Paris, ses élues, Mme Hidalgo, Mme Berthout, Mme Vieu-Charrier, et toutes celles et ceux qui ont contribué à honorer la mémoire de Charlotte Delbo par le dévoilement de cette plaque commémorative dans ce quartier et cette ville qu'elle aimait tant.

Claude Alice Peyrottes, présidente d'honneur de l'association Les Amis de Charlotte Delbo, metteure en scène, co-directrice de la compagnie Bagages de Sable.Paris le 8 mars 2016

 

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Florence Berthout, maire du Vème arrondissement (photo Cécile Godard)

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Claude-Alice Peyrottes, présidente d'honneur de l'Association des AMis de Charlotte Delbo (photo Cécile Godard)

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DISCOURS DE FLORENCE BERTHOUT,

maire du Vème arrondissement de Paris


« Écrire est un acte qui engage tout l’être. C’est un acte grave, dangereux. Il y faut du courage. On y risque parfois sa vie et sa liberté, toujours sa réputation, son nom, sa conviction, sa tranquillité, quelquefois sa situation, souvent ses amitiés. On met en jeu sa sensibilité, ce qu’il y a de plus profond en soi. On s’arrache la peau. On se met à vif. » 

Bien plus qu’un testament littéraire, ces quelques mots extraits d’une chronique parue dans Le Monde du 11 septembre 1981 résonnent aujourd’hui comme un témoignage de la vie de Charlotte DELBO. L’écriture occupait une place centrale dans sa vie , elle était même sa raison d’être raison d’être.

Après avoir découvert le marxisme et intégré les Jeunesses communistes, rencontra le metteur en scène Louis JOUVET dont elle fut l’assistante dans la troupe du théâtre de l’Athénée qu’il dirigeait.

En 1941, alors que la troupe est en tournée en Amérique latine, Charlotte DELBO décide de rejoindre en France son mari, Georges DUDACH et d'entrer dans la Résistance clandestine, intégrant alors le groupe Politzer, responsable de la publication des journaux clandestins « Lettres françaises ». Le 2 mars 1942, le couple est arrêté par les Brigades spéciales. Son mari est fusillé au fort du Mont-Valérien le 23 mai 1942 tandis qu’elle est incarcérée à la Santé. Elle sera déportée par le convoi du 24 janvier 1943 aux côtés de 230 femmes déportées politiques à Auschwitz, puis à Ravensbrück en janvier 1944.

De cette déportation elle tirera une œuvre littéraire saisissante. Je pense notamment aux trois tomes de son œuvre intitulée « Auschwitz et après » et publiée 20 ans après sa libération des camps.

Auschwitz et après : Quelle suite humaine, politique et littéraire peut-on encore donner au monde ? Comment peut-on encore penser le monde quand l’impensable fut l’œuvre de l’homme et d’autant plus quand on figure parmi ses innombrables victimes ?

« Pour porter à la connaissance, pour porter à la conscience » témoigne-t-elle dans un colloque universitaire à New York en 1972. Écrire pour survivre, écrire pour témoigner, écrire pour exister.

Seule la poésie, disait-elle, « permet de donner à voir et à sentir au lecteur et de porter à la conscience du lecteur la vérité par le langage  ». Face à la barbarie du quotidien, la littérature et le théâtre viendront sauver quelques instants d’humanité lorsque Charlotte DELBO parviendra à se remémorer les tirades du Malade imaginaire au point d’en produire une représentation autour de codétenues rassemblées le soir : « C’était magnifique (écrit-elle) parce que, pendant deux heures, sans que les cheminées aient cessé de fumer leur fumée de chair humaine, pendant deux heures, nous y avons cru ».

Par ce travail sur la mémoire et sur le langage, c’est toute la force de l’écriture et de l’acte d’engagement qui consacrent le talent littéraire de Charlotte DELBO au service de la liberté et de la préservation de la vie humaine. Loin de vouloir établir un savoir sur les camps d’extermination nazis, la plume de l’écrivaine dresse la vérité d’un vécu inimaginable.

La lecture de cette œuvre qui nous rappelle combien l’inhumanité peut être inhérente à l’homme.

Le 8 mars,  une plaque commémorative en mémoire de Charlotte DELBO sera apposée dans le Ve arrondissement où elle résida durant les vingt-cinq dernières années de sa vie, en hommage au parcours d’une femme d’engagement et de résistance.

En cette journée internationale de lutte pour les droits des femmes, cet acte est non seulement un acte symbolique mais aussi un acte politique fort. Inscrire le nom de cette femme d’engagement, de conviction et de résistance dans l’espace de la rue, c’est graver l’héritage de cette femme, de son combat et de son engagement au nom de la liberté dans l’espace-même de notre quotidien et dans la conscience collective de nos mémoires. 

Hier la liberté triomphait face au nazisme ; aujourd’hui elle combat l’obscurantisme et l’extrémisme. N’oublions jamais celles et ceux qui, hier, l’ont fait triompher.

Florence Berthout, maire du Vè arrondissement de Paris



Discours de Catherine Vieu-Charrier,

ajointe au maire de Paris, chargée de la mémoire et ds combattants.


Madame la Maire du 5ème arrondissement de Paris, chère Florence Berthout,

Madame l’adjointe à la Maire de paris, chère Marie-Christine Lemardeley,

Mesdames et messieurs les élus,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

 

Je voudrais tout d’abord vous dire mon émotion de pouvoir aujourd’hui dévoiler cette plaque rendant hommage à Charlotte Delbo à l’occasion de la journée internationale des femmes 2016. Permettez-moi d’excuser ma collègue et amie Hélène Bidard, adjointe au Maire de Paris chargée de l’Égalité Femmes/Hommes, qui ne peut être présente en raison d’un calendrier très chargé comme vous pouvez l’imaginer. Mais je sais combien elle aurait souhaité être parmi nous.

Ce n’est pas la première fois que les parisiens honorent Charlotte Delbo : en 2008, à l’occasion de la journée des femmes, son portrait est accroché au Panthéon et Bertrand Delanoë, alors Maire de Paris, a donné son nom à une bibliothèque dans le 2e arrondissement.  Le centenaire de sa mort, il y a trois ans, a été à nouveau l’occasion d’honorer sa mémoire : la ministre de la Culture de l’époque, avait  inscrit l’événement au nombre des Commémorations Nationales. 

Madame la Maire, vous installez l’exposition itinérante « Charlotte Delbo, une mémoire à mille voix »  au mois de septembre au sein de la Mairie du 5e arrondissement de Paris. Par ailleurs, tous les médias et toute la presse lui ont consacré des articles et des émissions spéciales et rappellent souvent son parcours de vie tragique et sa volonté farouche de témoigner. Nous accomplissons aujourd’hui encore sa volonté, en portant témoignage du passage en ces lieux de cette déportée, parmi tant d’autres malheureux, de cette extraordinaire écrivaine, résistante et avocate acharnée de la cause des femmes.

Charlotte Delbo, membre des Jeunesses communistes, est née dans un milieu modeste. Assistante de  Louis Jouvet, elle rejoint en septembre 1941 son mari George Dudach résistant en France. Membres du groupe Politzer, ils sont arrêtés le 2 mars 1942. 

Elle est déportée à Auschwitz le 24 janvier 1943 par un convoi de 230 femmes avec lesquelles elle entre dans le camp en chantant la Marseillaise.

Seules 49 d’entre elles sont libérées le 23 avril 1945, Charlotte Delbo en fait partie.

Après la guerre, revenue de l’enfer, elle continue son combat pour une autre société, pour changer le monde, en s’engageant à l’O.N.U. et au C.N.R.S., et en produisant une œuvre littéraire riche et variée qui figure parmi les textes les plus forts et les plus inoubliables, à l’instar de ceux de Primo Levi ou de Jorge Semprun.

Charlotte Delbo s’inscrit donc dans la lignée des femmes connues ou inconnues qui ont décliné les plus grandes qualités qu’une destinée humaine puisse réaliser.

Elle meurt à Paris le 1er mars 1985 et laisse derrière elle par ses écrits et son histoire une conception de l’humanité et du monde. Par bien des facettes de sa vie et de sa personnalité, elle incarne non seulement tout ce que nous souhaitons aux jeunes filles et femmes d’aujourd’hui mais aussi tout ce que les citoyens doivent parvenir à mettre en œuvre dans leur rapport à la République.

Par son indépendance, sa liberté de parole et son statut de femme de lettres émérite, elle prouve à ceux qui en douteraient encore que les freins et les limites que les sociétés humaines associent depuis toujours à la condition féminine peuvent voler en éclats et être dépassés de manière éclatante. Elle nous a légué à toutes et à tous sa conception du rôle des femmes dans la société, le rôle des femmes résistantes et des femmes combattantes : celles de cette époque et celles d’aujourd’hui.

Par son engagement dans la Résistance aux heures les plus noires de l’Occupation, Charlotte Delbo rappelle à tous les principes qui doivent nous guider alors que l’esprit même de notre République est durement frappé. Car ce contre quoi elle s’était engagée aux côtés d’autres femmes et hommes : la pauvreté, le racisme, l’oppression, sont toujours présents.

Son engagement exprime un refus catégorique de la barbarie, de l’obscurantisme, de l’injustice, de la résignation ; il exprime l’espoir.

Depuis un an, nos valeurs de fraternité, de liberté d’expression, de joie de vivre et de vivre ensemble ont été attaquées avec une violence odieuse par les tenants d’une idéologie manichéenne, simpliste et dramatiquement meurtrière.

 L’exemple et l’espoir de Charlotte Delbo doivent d’autant plus rester présents à nos mémoires.

 Aujourd’hui comme hier, il est nécessaire de s’engager, d’œuvrer pour changer le monde, faire reculer la résignation et la peur, travailler à l’émancipation et à la dignité de toutes et de tous.

Comme j’ai eu l’occasion de le dire lors d’autres hommages, je pense à Hélène Berr, Olga Bancic, Missak et Mélinée Manouchian, les femmes et les hommes ne disparaissent vraiment que lorsque disparaissent la trace et le sens de leurs actions, des idées qu’ils ont semées, de l’exemple qu’ils ont donné.

Aujourd’hui, nous sommes tous ensemble réunis pour graver dans la pierre le nom et les valeurs de Charlotte Delbo, et ramener cette belle figure au cœur de notre cité.

 

A l'occasion de cet hommage, nous recommandons la lecture des œuvres de Charlotte Delbo publiées aux Editions de Minuit, chez Berg International, aux Provinciales et chez Fayard, ainsi que les livres suivants :

Charlotte Delbo, la biographie de Charlotte Delbo par Violaine Gelly et Paul Gradvohl (Fayard)

Retour à la vie de Brigitte Exchaquet et Eric Monnier, Sur les maisons de convalescence en Suisse romande, initiées par Geneviève Anthonioz De Gaulle (ADIR) et un comité d'aide en suisse pour accueillir les femmes déportées, la plupart résistantes comme Charlotte Delbo, mais aussi Ida Grinspan, Simone Veil.

1945/La découverte d'Annette Wieviorka. La découverte des camps de concentration nazis par les alliés en avril et mai 1945 vue au travers de deux correspondants de guerre, parmi les premiers à entrer dans cet enfer : Meyer Levin, Américain, écrivain et journaliste, Eric Schwab, Francais, photographe de l'AFP qui deviendra plus tard l'ami de Charlotte Delbo)